Sur le chantier de l'Iter, le défi des règles de sécurité et sûreté communes à toutes les nationalités
35 pays engagés sur 35 ans, 180 hectares, près de 2 000 ouvriers et 850 sous-traitants sur le site chaque jour, pour construire 40 bâtiments nucléaires autour d'une machine centrale – le Tokamak – qui chauffera à 150 millions de degrés, confinée par une chambre à vide avec un champ magnétique équivalent à 300 000 fois celui de la Terre. Objectif ? Construire un réacteur nucléaire de fusion performant, qui reproduit l'activité de la surface du soleil.
Les chiffres du chantier de l'Iter (International Thermonuclear Expérimental Reactor), au CEA de Cadarache, dans les Bouches-du-Rhône, peuvent donner le vertige. Le premier coup de pioche sur le chantier a été donné en 2007. Dès cette année, différents éléments de la machine sont intégrés et assemblés.
Christophe Ramu est le directeur santé, sécurité et sûreté de cet impressionnant chantier. Il sait être méthodique et voir sur le long terme. Sur un chantier aussi long, "que cela soit en santé, sécurité ou sûreté [NDLR : au sens de protection contre les actes de malveillance], le défi est d'avoir les bons moyens au bon moment, et qu'ils ne soient jamais obsolètes le jour où il faut les mettre en œuvre pleinement", raconte cet ancien officier de la marine, marin-pompier de Marseille.
Fin 2025, débutera la phase de tests, sans matière nucléaire. Si tout se passe bien, les premières matières nucléaires seront accueillies en 2032. "D'ici là, nous devons mettre en place des politiques de santé, sécurité et sûreté communes à tous les pays intervenant et qui respectent les standards français", explique Christophe Ramu, à l'occasion d'une conférence donnée lors du salon Préventica à Marseille le 9 octobre 2019.
Ce donneur d'ordre se déclare "toujours en veille pour identifier de nouveaux prestataires". En ce moment, ses radars guettent des ingénieurs HSE capables de faire l'analyse du design de "la machine". Le Tokamak est un gigantesque puzzle d'un million de pièces, divisé entre chaque État partenaire. Ce puzzle sera acheminé depuis les usines du monde entier vers le site d'Iter. Imaginez le travail pour définir la séquence précise des opérations d'assemblage en toute sécurité.
L'ensemble des entreprises qui travaillent sur le site doivent respecter "la totalité du droit français". "C'est un choc culturel pour certains, nous avons un gros travail d'accompagnement", ajoute-il. Par exemple, pour refroidir le Tokamak, ce qui est en quelque sorte le plus gros frigo du monde – la bagatelle de 30 mètres par 30 – est actuellement construit. "Il est assemblé en France par une société allemande, sous la tutelle d'une entreprise indienne. C'est nous qui assurons la continuité des règles de sécurité", détaille Christophe Ramu.
L'ensemble des pays membres de l'Iter ont signé en 2006 l'accord constitutif d'Iter. L'article 14 prévoit que l'organisation Iter "respecte les lois et règlementations nationales applicables de l’État Hôte [la France, donc] dans les domaines de la santé et de la sécurité publiques, de l’hygiène et la sécurité du travail, de la sûreté nucléaire, de la radioprotection, du régime des autorisations, des substances nucléaires, de la protection de l’environnement et de la protection contre les actes de malveillance".
La mixité culturelle peut aussi être "une richesse". Christophe Ramu – qui est par ailleurs président du club Agora des directeurs de sécurité de Marseille – se nourrit par exemple de l'approche anglo-saxonne de la sécurité : "ils ont aussi de bons résultats, mais le chemin pour y parvenir est différent". En Angleterre, la notion économique est prise en compte dans la réponse apportée en gestion d’urgence. Autrement dit, en guise d'aide à la décision quant aux moyens pour assurer la défense d'un site, des Anglo-saxons s'appuieront sur les coûts qu'engendrerait de la perte de ce site, tant d'un point de vue financier qu'humain.
Connaître les prix du marché
Piloter la sécurité de ce chantier où personne ne rentre sans avoir fait l'objet d'une enquête administrative, et où aucune entreprise n'intervient sans un plan de prévention détaillé, avec une évaluation des risques préalable, suppose d'être au clair sur les besoins.
"En tant que donneur d'ordre, j'ai une règle : la compréhension mutuelle des besoins, raconte le directeur sécurité. Je sais ce que je veux demander aux entreprises, ce qu'elles peuvent faire, et à quel prix elle peuvent le faire. Ainsi, en étant dans les prix du marché, je ne vais pas avoir tendance à demander des prestations qui soient en-deçà des standards."
Pour éviter de jouer avec les prix et de faire du dumping social, les questions de détachement des travailleurs sont cruciales à Cadarache. La Direccte assure veiller au contrôle. Elle a édité un guide, avec le ministère du travail, qui est communiqué par Iter à chaque entreprise, l'informant des exigences réglementaires en fonction de la branche d’activité, et notamment des conventions collectives applicables. "On a eu des questions très concrètes telles que 'pourquoi je ne peux pas dormir sur le chantier' ou 'pourquoi je ne peux pas travailler le dimanche"", rapporte Christophe Ramu.
Et si une entreprise ne respecte pas les règles de sécurité ? "Nous avons une politique disons d'incitation", répond le directeur. En réalité, il s'agit plutôt de sanctions : une fois que les règles sont connues et rappelées, après des échanges, si un travailleur continue à se mettre en danger alors qu'il a été prévenu par sa "ligne de management", c'est l'exclusion du site. Elle peut être d'une journée, ou définitive. "On n'hésite pas à la prononcer".
Christophe Ramu doit être content : il y a quelques jours, présentant le bilan 2018, la division territoriale de Marseille, a souligné la "prise en compte satisfaisante des exigences de sûreté par l’ensemble de la chaine d’intervenants extérieurs, dès la conception de l’installation".