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Chez les journalistes, "métier-passion" et "perte de sens" mènent aux RPS

JACQUES DEMARTHON / AFP
JACQUES DEMARTHON / AFP
Stressés, épuisés, fragilisés par un management défaillant et l'incertitude quant à l'avenir du métier, les journalistes ont les indicateurs de risques psychosociaux dans le rouge, selon une enquête de Technologia, qui pointe le retard en prévention des risques.

Cinq ans après une première enquête sur les métiers du journalisme et leur évolution, le cabinet Technologia et le SNJ (syndicat national des journalistes) viennent de rendre publics les résultats d’une seconde étude, aux conclusions alarmantes. Stressés, fatigués, enchaînant les journées à rallonge, angoissés par la possible disparition de leur emploi, les journalistes y apparaissent fragilisés par un management défaillant, dépourvus de vision d’avenir et insuffisamment outillés pour prévenir les risques professionnels. "La plongée dans les profondeurs de l’exercice quotidien des métiers du journalisme (…) démontre qu’il y a lieu de s’inquiéter à bien des égards", résume dès l’introduction le rapport d’enquête. Seuls remparts à la dépression collective : l’amour du métier et la confraternité.

Clignotants au rouge

Qu’il s’agisse de fatigue, de stress ou de temps de travail, "les clignotants restent durablement au rouge" par rapport à 2011, note Technologia. 94 % des 1135 répondants – une participation en hausse – expriment ainsi un sentiment de fatigue et de stress fréquent ou ponctuel, et décrivent des temps de travail qui excèdent largement les normes : plus de huit heures par jour pour 60 % de la population, et même plus de dix heures pour 20 %. Pire, le débordement sur les week-ends et les jours fériés est décrit comme systématique ou régulier pour 85 % des répondants. En cause ? La pression temporelle induite par l’information en continu et l’augmentation des supports à alimenter,  conjuguées à la baisse des effectifs des rédactions.

Ambivalences du métier-passion

Dans ces conditions, pas étonnant que 64 % des journalistes estiment que leur vie professionnelle a une incidence négative sur leur santé. Pour autant, seuls 14 % des sondés envisagent de quitter la profession. "On est en plein dans les ambivalences du métier-passion, commente Jean-Claude Delgènes, directeur général de Technologia, avec des gens qui se mettent sciemment en danger, par amour de leur métier." L’isolement représentant un risque réel pour 23 % des répondants. "C’est inquiétant, car il s’agit souvent du premier signe d’un syndrome d’épuisement professionnel", souligne Patrick Merle, délégué syndical à La Provence et membre du bureau national du SNJ. Lequel s’avoue également frappé par la proportion de confrères et consœurs recourant à diverses addictions "pour tenir".

Perte de sens

C’est que la confraternité – un soutien réel pour 69 % des répondants – ne suffit pas à affronter un contexte de bouleversement profond des métiers de l’information. L’enquête pointe ainsi une "perte de sens" liée à "l’absence de stratégie et de vision", résume Jean-Claude Delgènes, qu’il s’agisse de l’évolution des métiers, de l’avenir des entreprises, ou même de la ligne éditoriale de chaque média. Une carence de réflexion qui touche également l’organisation du travail, jugée peu lisible, voire carrément "aléatoire" : "On remplace au pied levé, on comble ici un départ non remplacé, on réorganise puis on revient, un an plus tard, au statu quo ante", décrit ainsi le rapport d’enquête.

Miser sur la régulation collective

"Les rédactions en chef ne veulent pas entamer ces réflexions, car elles-mêmes ne sont pas sereines vis-à-vis de l’avenir", observe le DG de Technologia. Pour lui, plaide-t-il, la seule solution est de  "s’outiller, pour passer d’une culture du sur-engagement à une culture de la régulation collective". Fiches de poste, définition de fonctions, gestion prévisionnelle des emplois et des compétences, document unique d’évaluation des risques professionnels… Inhabituelle dans le secteur, une telle structuration de la gestion des ressources humaines aurait le mérite d’en finir avec "la gestion dans l’urgence, qui épuise tout le monde", martèle Jean-Claude Delgènes. Pour le SNJ, qui milite notamment pour la remise à plat des classifications, la balle serait dans le camp des employeurs : "A force de tirer dessus, le fil est en passe de casser dans beaucoup d’entreprises, avertit Patrick Merle. Et si les patrons ne se décident pas à faire de la prévention, on risque de voir se produire toute une série d’implosions."

Clémence Dellangnol
Ecrit par
Clémence Dellangnol