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Passera-t-on bientôt sa visite médicale dans une capsule ?

Bilan de santé totalement autonome ou consultation d'un médecin par écran interposé : la santé au travail se met petit à petit à la télémédecine. Les entreprises du secteur se frottent les mains, les employeurs y voient un gain de temps, les médecins sont partagés, syndicats et Direccte sont en alerte.

Dans une cabine blanche plus petite que des toilettes, assis sur un siège incliné, entouré d’une dizaine d’outils à droite et à gauche, face à un écran de télé, vous êtes… non pas au Futuroscope, mais en train de passer votre visite médicale. À distance, un médecin du travail enregistre vos taille, poids, pulsions cardiaques et autres constantes.

Comme ses concurrents, H4D, le concepteur de cette cabine que nous avons testée en février dernier, commercialise de plus en plus ses services auprès d’entreprises. Pour le moment, les employeurs séduits proposent plutôt à leurs salariés des consultations de médecine générale ou d'ophtalmologie, par exemple. Mais progressivement, la médecine du travail franchit le pas, en service autonome ou interentreprise.

Il faut dire que la télémédecine semble, pour certains, un bon moyen de répondre au manque d’effectifs de médecins du travail (voir encadré). Le rapport Lecocq sur la santé au travail préconise de développer son usage pour répondre aux disparités territoriales et réduire la durée de certains actes médicaux.

50 kilomètres

Dans la Marne, l'Amter, SSTI (services de santé au travail interentreprise) d’Epernay, est un précurseur. En 2012, fautes de médecins, la décision est prise de fermer l’un de ses trois centres, à Montmirail. Résultat : 3 000 salariés, dont ceux d'Axon' Cable dont nous vous parlions l'an dernier, devront se déplacer à 50 kilomètres pour effectuer leur visite médicale. Sur proposition d’un chef d’entreprise, l’équipe choisit finalement de se tourner vers la télémédecine, avec le soutien de la Direccte "et beaucoup de précautions", jure Philippe Denoyer, directeur général du SSTI.

Désormais, un infirmier se déplace dans le centre pour réaliser et enregistrer l’entretien. À Epernay, en direct, les médecins ont trois options : le valider sans réserve, le valider, mais demander à rencontrer le salarié plus tard, ou, en cas de risque grave, décider d’intervenir immédiatement. Médecin et patient peuvent aussi s'entretenir par visioconférence. "Les médecins n’étaient pas du tout frileux lors du lancement, bien au contraire", raconte Philippe Denoyer, pas peu fier de nous glisser qu’une quarantaine de confrères ont déjà visité ce centre un peu particulier. Il n’est par contre pas favorable à la cabine de téléconsultation autonome, qui d’après lui fait croire que le personnel n’a pas à se déplacer alors que maintenance et désinfection sont quand même nécessaires. 

 

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Confusion

Cabine, télémédecine, téléconsultation… Corinne Letheux, médecin conseil de Présanse, association représentante des SSTI, met en garde : attention à ne pas tout mélanger. "Même chez les médecins, il y a parfois confusion dans tous les termes", remarque-t-elle. Alors, petit rappel : la télémédecine est la pratique de la médecine à distance, au moyen des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Elle regroupe, entre autres, la téléconsultation, une consultation médicale réalisée à distance, la téléexpertise, la sollicitation par un médecin d’un avis d’un confrère expert, et la télésurveillance médicale, qui consiste à surveiller l’état de santé d’une personne à distance.

Presanse ​informe ses adhérents des initiatives et nouveaux outils mais ne comptabilise pas le nombre de SSTI qui y recourent. L’association conseille de mettre des indicateurs d’évaluation avec des questionnaires de satisfaction auprès des salariés, des commentaires qualitatifs des professionnels de santé et le nombre d’actes réalisés. Corinne Letheux insiste aussi sur le respect des règles éthiques. Le Conseil national de l'ordre des médecins fixe, dans un vade-mecum de 2014, que "le patient doit connaître l’identité, le lieu d’exercice et la qualification du médecin qui assure la prestation de consultation à distance, ainsi que les conditions de réalisation de cette prestation, sa durée et la façon dont il en recevra les conclusions".

Gain de temps

"C'est dans le sens de l'histoire", estime Guillaume Lesdos, président de Medaviz, entreprise qui propose des services de télémédecine, notamment pour les entreprises et mutuelles, et les expérimente actuellement pour la médecine du travail, dans des services autonomes de grandes entreprises multi sites. Hervé Rabec ne le contredira pas. Le directeur général du Sest (Service aux entreprises pour la santé au travail), un SSTI d’Île-de-France qui aimerait bientôt recourir à la télémédecine, a "la conviction que la visite d’information et de prévention peut se faire à distance", notamment pour les SS2I (sociétés de service en ingénierie informatique), qui emploient beaucoup de consultants, qui ne travaillent donc pas tous au même endroit. "Sans la solution de la téléconsultation, ils passent une journée à l’extérieur pour 20 minutes avec l’infirmier", croit-il observer.

Au gain de temps intéressant pour l’employeur s’ajouterait l’assurance que le salarié passe bien sa visite. "Les VIP sont souvent annulées au dernier moment, on les loupe et ils finissent sans jamais venir nous voir", constate ce directeur, pour qui la télémédecine est aussi un avantage concurrentiel pour un SSTI. En réalité, hormis en Île-de-France, très peu de services sont en concurrence, d'après les observations de Presanse. 

 

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Pis-aller ?

"Nous pensons que c’est une absurdité de recourir à la téléconsultation en médecine du travail. C’est mettre un pansement sur une jambe de bois, déclare à l'inverse Tony Fraquelli, conseiller confédéral en charge de l’activité travail santé à la CGT. C'est dans la continuité des réformes des dernières années. On allonge la fréquence des visites, on ne fait pas grand chose pour régler les sous-effectifs, et ont fait faire le boulot par des infirmières qui n'ont pas toujours de formation complémentaire". "On nous remplace par des cabines. Bientôt on devra utiliser des drones pour aller dans l’entreprise", riait jaune une médecin du travail de l’Ouest de la France il y a quelques semaines. De tels dispositifs s’accompagnent de réserves et critiques.

Par exemple, pour repérer une exposition aux RPS, le langage corporel peut être utile. La téléconsultation se prive de ces informations. Hervé Rabec, qui le reconnaît, pense qu’un questionnaire préalable soumis au salarié avant la visite peut permettre de palier ce manque. "Selon la réponse, on peut se dire qu’il viendra physiquement. Est-ce que ce sera en corrélation avec le suivi renforcé ? On verra". Raphaël Barnier, responsable du développement et des partenariats chez H4D, va même plus loin : "La télémédecine n’est pas un pis-aller. Oui, elle répond à un manque d’effectifs, mais la distance permet aussi une libération de la parole", assure-t-il.

À tâtons

"La question doit être posée en CHSCT ou CSE. Cela ne peut pas passer si tout le monde n'est pas d'accord", previent le président de Medaviz. "C'est quelque chose de prendre l'avis du CSE. C'en est une autre de le faire que s'ils sont d'accord", nuance le directeur du Sest. Chez le précurseur d'Epernay, la question n'est pas débattue avec les élus du personnel. Bref, les pratiques et visions sont hétérogènes.

 

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Les professionnels marchent à tâtons. Même un peu trop au goût de Hervé Rabec. D’après lui, certaines Direccte seraient plus frileuses que d’autres pour autoriser les services à expérimenter. Un groupe de travail vient de se créer au sein de l’inspection médicale du travail pour plancher sur le sujet, d’après une source de la Direccte Île-de-France​. "Un projet ne peut recevoir une approbation de conformité déontologique s’il existe déjà une 'offre de soins' suffisante sur le territoire considéré, tous secteurs d’exercice confondus, et s’il n’apporte pas une amélioration substantielle de la prise en charge des patients" a déjà fixé le Conseil national de l'ordre des médecins. 

 

Pénurie

La télémédecine semble, pour certains, un bon moyen de répondre au manque d’effectifs de médecins du travail. Cette pénurie est au au cœur des discussions actuelles autour de la réforme de la santé au travail qui se prépare. Elle est sur toutes les bouches des intervenants sur ces sujets. Pourtant, selon l'Igas et l'IGAENR, l'application des réformes introduites par la loi du 8 août 2016 permet de régler, à terme, la question de la pénurie, même s'il perdure une hétérogénéité dans leur répartition géographique. Des calculs remis en cause par le SNPST (syndicat national des professionnels de la santé au travail) entre autres choses parce qu'ils se fondent sur l'hypothèse que tous les suivis d'état de santé classiques reviendraient aux infirmiers, eux-mêmes assez nombreux alors qu'aujourd'hui on manque d'infirmiers spécialisés de santé au travail, et que les collaborateurs médecins (médecins en cours de formation pour se reconvertir) travailleraient autant que les autres. 

 

Pauline Chambost
Ecrit par
Pauline Chambost